04 novembre 2005

Le prix Renaudot pour Nina Bouraoui
L'édition
2005 du prix Renaudot a été décernée à Nina Bouraoui, pour son roman
Mes mauvaises pensées, publiée aux éditions Stock (lire Têtu n° 103).
«C'est une longue déclaration d'amour de 300 pages à la vie, à
l'Algérie, à la France, à l'écriture. C'est un livre très humain, sur
les séparations, sur les rencontres, et surtout c'est un long travail
littéraire, et ça j'y tiens beaucoup», a expliqué l'auteure. Mes
mauvaises pensées est le neuvième roman de cette écrivaine de 38 ans,
dont les thèmes récurrents sont l'homosexualité et la famille, et qui
avait déjà été récompensée, en 1991, lauréate du prix du Livre Inter
pour La voyeuse interdite.
par Judith Silberfeld
Source : http://www.tetu.com/rubrique/infos/infos_detail.php?id_news=8563
29 octobre 2005
Rencontre
L'Amérique - son peuple, sa culture, son esprit - est en constante migration
Thomas Sanchez, écrivain, de la quatrième génération d'immigrants en Californie, raconte les Indiens, Miami, Key West, Cuba, et explique comment il a construit son oeuvre littéraire sur le choc des cultures, à la confluence de l'Amérique du Sud et de l'Amérique blanche dans l'oeil du cyclone.
par Annette LEVY-WILLARD
Votre histoire commence dans la Californie de la ruée vers l'or.
Oui, je suis la quatrième génération d'immigrants en Californie. Mon arrière-arrière- grand père était venu du Portugal pour chercher de l'or au milieu du XIXe siècle. Et du côté de ma mère, mon grand-père espagnol, pauvre et désespéré, avait réussi à s'embarquer en 1916 sur un bateau grâce au passeport d'un mort, récupéré à Casablanca. Il a démarré une salle de jeux clandestine à San Francisco. Mon père n'a jamais fini l'école, il est mort quand son navire a été coulé par une torpédo japonaise. Il avait vingt ans, je ne l'ai jamais connu. C'est pour cela que je suis devenu écrivain : le grand-père arrive en Amérique en passant sous le Golden Gate Bridge et le père franchit ce même pont, en sens inverse, pour aller mourir. Je me suis alors demandé ce que cela voulait dire d'être américain ?
Pour moi l'écrivain est un reporter, il écrit sur la condition humaine. Comme Steinbeck, Jack London ou Kerouac, ces écrivains qui vivaient ce qu'ils écrivaient, qui étaient dans le monde. C'est une conception de la littérature très différente de celle d'aujourd'hui, tournée vers une certaine forme de cynisme insulaire. En tant qu'écrivain américain, je ne peux pas me permettre le luxe du cynisme, je me vois en écrivain combattant, attaquant l'establishment politique et social, défendant les vérités de l'individu. Je suis né à Oakland comme Jack London, j'ai été élevé dans une petite ferme, à un kilomètre de là où Steinbeck écrivait les Raisins de la colère, au bord d'une ligne de chemin de fer prise par Kerouac. Je suis lié à ces écrivains mais je me sens plus proche de Steinbeck qui savait que la migration est le véritable enjeu, parce que l'Amérique son peuple, sa culture, son esprit est en constante migration. C'est là que j'ai trouvé la source de mon écriture. Ma petite ferme au milieu des vergers a été détruite pour construire une autoroute. La vallée de Santa Clara, où j'ai grandi, s'appelle aujourd'hui Silicon Valley.
J'avais 12 ans quand ma mère est tombée malade, on m'a envoyé dans un pensionnat catholique une prison désaffectée avec des Indiens, des bad boys des rues d'Oakland, des héroïnomanes, des criminels, gardés par des prêtres qui violaient les enfants. Donc, très jeune, je me suis senti solidaire des jeunes de la sous-caste. Pour repousser les avances d'un prêtre, je me suis fracassé la main sur le mur. A 15 ans, j'ai écrit sur George Washington qui menait une guérilla contre les Anglais, et un prêtre m'a dit : «Vous avez un don, vous devez l'utiliser pour la gloire de Dieu.» J'ai décidé que j'utiliserais ce don mais pas pour ce Dieu ou n'importe quel dieu. J'ai rejoint le syndicat révolutionnaire des travailleurs agricoles de Cesar Chavez (United Farm Workers) et je me suis battu avec les immigrés. Puis j'ai travaillé dans des ranchs de la Sierra Nevada avec des Indiens, d'où l'idée d'écrire Rabbit Boss, l'histoire d'une tribu indienne que personne ne connaissait, une sorte de monument à ces tribus disparues, qui commence en 1846 quand la tribu pratique le cannibalisme pour survivre.
Vous vivez à San Francisco, capitale de la contestation des années 1960...
Je suis descendu de la sierra pour retourner à San Francisco, je me suis installé dans le Haight Ashbury, le quartier qui allait devenir le symbole de la contre-culture, là d'où est parti le mouvement hippie. Et j'ai écrit un livre sur les hippies avant même qu'ils s'appellent «hippies». On a beaucoup dit que cette génération avait brûlé ses cartouches. Eh bien, il fallait être en feu pour brûler. Je trouve que la génération d'aujourd'hui n'a plus de feu. Quand j'écrivais ce livre, dans le Haight Ashbury, tout le monde me disait : «Le roman est mort.» Si tu veux communiquer, tu prends une caméra et tu fais un film, ou une guitare et tu chantes. Tu ne prends pas un stylo, c'est fini. Moi, je pensais, au contraire, en pleine guerre du Vietnam, que le roman serait un moyen d'expliquer. Non pas pourquoi on était au Vietnam à la différence de Norman Mailer qui a écrit «Why we are in Vietnam» mais comment l'Amérique s'est retrouvée au Vietnam. Comment ces émigrés d'Europe ont continué leur route vers l'ouest jusqu'au point où il ne leur restait plus qu'à rejoindre l'est. J'ai manifesté contre cette guerre dès le début. C'est comme cela que j'ai connu une jeune femme, stripteaseuse dans un club, qui couchait avec les soldats à la veille de leur départ pour le Vietnam et, en leur faisant l'amour, leur soufflait à l'oreille : «Don't go, don't go !...» Elle est tombée enceinte. Mon premier roman commence dans le Haight Ashbury avec l'histoire de cette fille qui jette son bébé par la fenêtre. Quelqu'un passe et réussit à attraper le bébé au vol. Ensuite, elle se tranche les veines.
C'était en 1966, quand le monde découvrait ces milliers de manifestants, la contre-culture américaine. J'avais 22 ans et je voulais être publié par la maison d'édition culte, celle de Henry Miller, Grove Press. L'un des éditeurs m'appelle : «J'ai lu votre roman, vous êtes le Jack Kerouac de votre génération.» Mais son patron à New York envoie une note : «Où est le Haight Ashbury ? Je ne connais que Greenwich Village. Ils ont du rock, mais nous, on a le jazz. Ils prennent du LSD, nous, on fume de la marijuana.» Le roman ne sera jamais publié.
Vous allez rejoindre les Indiens à Wounded Knee, en février 1973.
Je venais de finir d'écrire Rabbit Boss quand Wounded Knee est occupé par des militants de l'American Indian Movement. Ils expliquaient que cette terre leur avait été promise par le traité de paix avec les Blancs, ils venaient récupérer cette terre qui leur appartenait. Wounded Knee, c'était là où avait eu lieu le grand massacre d'hommes, de femmes et d'enfants indiens en représailles de la défaite de l'armée de Custer en 1890. Donc les Indiens occupent cette terre très symbolique et ils sont aussitôt encerclés par le FBI et la garde nationale. Cela devient une vraie guerre. Les forces de police annoncent qu'on va tirer sur tous ceux qui tentent d'entrer à Wounded Knee, ils cherchent à affamer les gens. J'avais écrit ce livre sur les Indiens, il fallait que j'y aille. Je me glisse à Wounded Knee, je deviens un «tracker», celui qui réussit à faire passer la nourriture. J'entre avec un Cherokee, Frank Clearwater, qui sera le premier à être tué, sept jours plus tard, par des balles tirées par-derrière qui lui exploseront la tête. A l'époque, Marlon Brandon faisait tous ces discours sur son soutien aux Indiens mais quand il a vu les barrages sur la route de Wounded Knee, il leur a donné un gros chèque et a fait demi-tour. Les Indiens se moquaient de lui, ils parlaient de son «cul hollywoodien».
Vous vous retrouvez à Key West, l'autre frontière de l'Amérique.
Je savais que le Vietnam, guerre immorale, allait moralement détruire toute une génération. Comme je ne pouvais plus vivre en Amérique, je pars m'installer dans un coin perdu dans les montagnes en Espagne. Il ne me reste que 80 dollars pour survivre quand je reçois le télégramme m'annonçant que Rabbit Boss (1973) allait être publié et que les droits au cinéma étaient vendus pour la plus grande somme jamais payée pour un premier roman américain. Je suis passé de rien à la célébrité et à la reconnaissance du monde hollywoodien. Rentré en Californie, j'ai eu ma période à la Scott Fitzgerald, avec ma photo dans People Magazine et mon hacienda de rêve.
Toutefois, j'ai dû quitter la Californie pour rester l'écrivain que j'étais et j'ai interdit qu'on réimprime mon Rabbit Boss pendant dix ans, pour vider Hollywood de mon système. Je suis allé au Mexique, j'ai plongé dans les guérillas au Salvador et au Guatemala la guerre du Vietnam avait été transposée en Amérique centrale pour essayer d'écrire un livre sur une famille d'émigrants, mais ça ne marchait pas. Un ami, l'éditeur de Jim Harrison, m'a proposé de venir en Floride, à Key West. J'ai dit : «Pourquoi Key West ? Il y a tout ce cirque autour de Hemingway à Key West, ça ne m'intéresse pas.» Mais il a insisté. Je débarque à Key West une île plus petite que l'aéroport de Miami le jour où la première navette spatiale décolle de Floride, où un bateau de boat people haïtiens fuyant la dictature de Duvallier est ramené au port par les gardes-côtes presque tous les Haïtiens sont morts, je vois leurs corps boursouflés, décomposés par le soleil et l'eau. Le même jour, un môme de 16 ans est arrêté par les mêmes gardes-côtes avec un bateau rempli de cocaïne pour 2 millions de dollars. Je suis là et je me dis : Mon Dieu, on est en plein Shakespeare. C'est le bordel absolu au coeur de l'histoire de la migration en Amérique. Le désespoir extrême et le luxe le plus extravagant sur une île minuscule.
J'ai renoncé à écrire sur la Californie et je me suis mis à écrire sur la Floride. Key West, l'endroit le plus au sud des Etats-Unis, là où commence ou finit l'Amérique. La fin pour un homme, le début pour un autre, selon d'où l'on vient.
C'est Mile Zero, le kilomètre zéro des routes américaines.
Dans les années 80, Key West était un endroit très dangereux, complètement corrompu, une ambiance à la Casablanca de Bogart et de Bergman. Les trafiquants de cocaïne n'étaient encore que des gens qui voulaient continuer à s'amuser. Cette île de pirates était devenue un îlot de milliardaires puis une zone misérable, un lieu mythique d'où Jose Marti avait lancé la révolution cubaine. Key West avait eu le premier syndicat des travailleurs de cigares, c'était là où arrivaient les esclaves libérés mais aussi là où on les avait vendus. Quand j'ai rencontré Tennessee Williams qui habitait encore Key West, il m'a dit : «Tom, je sais que vous êtes un grand écrivain mais personne ne va s'en rendre compte, malheureusement pour vous. Parce que vous n'êtes pas gay.»
Key West a une culture ouverte, comme toutes les îles qui doivent accepter tout le monde, dans un environnement très spécial modelé par les marées et les vents. Frappée sans cesse par les ouragans, Key West finira un jour par être détruite. Comme à Cuba, l'homme a ravagé la planète au point qu'elle se révolte avec le vent, les inondations et le feu. Si l'humanité ne s'achève pas elle-même dans toutes ses guerres, la nature finira le boulot. C'est l'histoire que je voulais raconter dans Mile Zero et King Bongo.
A Key West, on regarde encore plus au sud : Cuba à 90 miles...
J'attendais, comme tout le monde à Key West, que Cuba s'ouvre, que les Américains lèvent le blocus. En vain. Alors ,le jour où je finis Mile Zero, je pars pour Paris où je vais écrire Le Jour des abeilles, l'histoire d'une femme pendant la Seconde Guerre mondiale. J'ai passé deux ans à faire des recherches sur la Résistance. Et surtout, un de mes personnages dans Mile Zero était déjà King Bongo, mi-Américain, mi-Cubain. Un personnage trop important pour être dans Mile Zero, il allait devenir un livre entier, King Bongo. Cela se passe à La Havane avant la révolution, quand Cuba est sous domination américaine. Le choc des deux cultures, la plus riche c'est à La Havane qu'on trouve le plus grand vendeur de Cadillac au monde, pas à Beverly Hills Ñ et la plus pauvre. Hemingway, qui y habitait, a vu dans les bidonvilles autour de La Havane la pauvreté la plus abjecte qu'il ait jamais vue.
Et vous retournez maintenant à Miami.
C'est aujourd'hui l'endroit le plus intéressant, culturellement, de l'Amérique. Miami a la sensualité de Rio dans les années 30, la sexualité de Los Angeles et Hollywood dans les années 50, la décadence du New York des années 90. Et la vision fantastique de l'architecture inventive des villes américaines du futur. Miami a le plus grand nombre d'habitants qui ne sont pas nés dans la ville, qui ne sont pas nés dans l'Etat et même dans le pays : chacun y fait l'amour d'une façon différente, chacun vit à son propre rythme. Tout est possible et tout est dangereux. D'ailleurs on vient de voter une loi qui vous autorise à avoir une arme sur vous et à tirer sur n'importe qui de menaçant. C'est la conscience «cow-boy des Caraïbes». Mon prochain livre se passe à Miami. Après Mile Zero et King Bongo, je conclus mon Tropique noir. J'écris sur le choc des cultures, à la confluence de l'Amérique du Sud et de la rigidité anglo-saxonne. Dans ces villes qui ne font plus partie de l'Amérique, qui appartiennent au monde.
Cow-boy des Caraïbes, à 61 ans, Thomas Sanchez est un auteur culte. Dans la lignée des Dashiell Hammett et Raymond Chandler, Thomas Sanchez écrit des romans noirs. Il s'inscrit aussi dans la tradition du grand roman américain de Jack London et John Steinbeck. Toujours On the Road comme Jack Kerouac...
Devenu célèbre en 1989, avec sa saga tropicale Mile Zero (Kilomètre Zéro, Seuil, 1990) dans l'île de Key West, il poursuit aujourd'hui en traversant le bras de mer entre Key West et Cuba : King Bongo, roman dans La Havane décadente d'avant la révolution, paraît pour les soixante ans de la Série noire chez Gallimard. De Rabbit Boss (Le Seuil, 1978) à King Bongo, ses romans, ont été traduits dans plus de cinquante pays.
Source : http://www.liberation.fr/page.php?Article=332850
16 octobre 2005
On publie ses poèmes interdits ovations
Baudelaire érotique
Après la publication des « Fleurs du mal », en 1857, le poète fut condamné, et six de ses poèmes furent censurés. L'auteur de « la Guerre du goût » raconte ce procès célèbre dans une préface aux « Poèmes interdits ». Extrait
Par Philippe Sollers
Le procès des « Fleurs du mal » s'ouvre le 20 août 1857. Il a été précédé, comme c'est souvent et encore le cas, d'un bombardement de presse. Gustave Bourdin, dans « le Figaro » du 5 juillet : « L'odieux y côtoie l'ignoble, le repoussant s'y allie à l'infect. »ça ne suffit pas : nouvelle attaque le 12 juillet dans le même journal, car le ministère de l'Intérieur fait du journalisme et même de la critique littéraire. Il est à noter que Flaubert a été acquitté un peu plus tôt pour « Madame Bovary », mais Flaubert bénéficie d'un bon environnement social. Baudelaire, pas du tout, et d'ailleurs son beau-père, le puissant général Aupick, vient de mourir. La réputation du beau-fils est très mauvaise. Il est à découvert.
L'accusation porte sur l'atteinte à la morale religieuse d'un côté, et sur l'atteinte à la morale publique de l'autre. Atteinte à la morale religieuse : « le Reniement de saint Pierre », « Abel et Caïn », « les Litanies de Satan », « le Vin de l'assassin ». Curieuse-ment, ces pièces ne seront pas condamnées, comme quoi l'époque faiblit déjà sur l'orthodoxie religieuse (presque plus personne n'y croit). En revanche, la morale publique tient encore le coup. Sont donc visés les poèmes suivants : « les Bijoux », « Sed non satiata », « le Léthé », « A celle qui est trop gaie », « le Beau Navire », « A une mendiante rousse », « Lesbos », « Femmes damnées », « les Métamorphoses du vampire ». Plus important que la religion, il y a le mystère de la Femme. Il est en danger.
La condamnation portera sur six poèmes de cette liste, les immortalisant du même coup. La Cour de Cassation réhabilitera Baudelaire le 31 mai 1949. Vous avez bien lu : quatre-vingt-douze ans après, sans parler des désastres de deux guerres mondiales. Ernest Pinard (qui a déjà requis contre Flaubert) défend la morale publique, c'est-à-dire la morale tout court. Son discours est épatant. Jugez-en : « L'homme est toujours plus ou moins infirme, plus ou moins faible, plus ou moins malade, portant d'autant plus le poids de sa chute originelle qu'il veut en douter ou la nier. Si telle est sa nature intime tant qu'elle n'est pas relevée par de mâles efforts et une forte discipline, qui ne sait combien il prendra facilement le goût des frivolités lascives sans se préoccuper de l'enseignement que l'auteur veut y placer. » Notez bien « mâles efforts » et « forte discipline ». La discipline est la force principale des armées. Il y aura beaucoup de mâles français à faire massacrer.
Ernest Pinard, c'est évident, adore faire ce réquisitoire. On peut supposer que, la veille, il a lu ces poèmes osés à Mme Pinard. On entend celle-ci : « Arrête ces cochonneries, Ernest ! » C'est tout émoustillé par cette chaude soirée que monsieur le substitut arrive à l'audience. Là, il se déchaîne, il récrit les poèmes, il les résume en faisant saillir, dans son style, les sujets scabreux. Dans « le Léthé », il voit « une vierge folle dont la jupe et la gorge aiguë aux bouts charmants versent le Léthé ». Pourquoi « vierge folle » ? On n'en sait rien, mais l'expression ne tombera pas dans l'oreille d'un sourd, ce sera Rimbaud (qui a 3 ans à l'époque) dans « Une saison en enfer ». Dans « les Bijoux », Pinard voit une « femme nue, essayant des poses devant son amant fasciné » (a-t-il demandé ce service à Mme Pinard ? C'est probable). « Les Métamorphoses du vampire », surtout, l'inspirent. Il voit une « femme vampire étouffant un homme en ses bras veloutés, abandonnant aux morsures son buste sur les matelas qui se pâment d'émoi, au point que les anges impuissants se damneraient pour elle ». Bien entendu, tous ces mots se trouvent dans le poème, mais une fois transcrits par Pinard ils deviennent des clichés piteux. Des bras «veloutés » ? Mais non, Baudelaire a écrit « redoutés ». Mme Pinard avait peut-être des bras un peu veloutés, mais devait cacher avec circonspection sa nature de vampire.
Nous rions de Pinard, et nous avons tort. De même que les vampires se métamorphosent, la censure se déplace, se rhabille, se grime, change apparemment de but, mais conserve la même structure. Je me fais fort, aujourd'hui, de rendre les poèmes de Baudelaire scandaleux ou insignifiants pour des professionnels de la publicité, du porno, de l'Audimat, des conseils d'administration, des marchés financiers. Ils sont trop compliqués, ces poèmes, élitistes, contraires aux gay and lesbian studies, on peut même y discerner une vieille composante religieuse malsaine. Le Mal avec une majuscule est intolérable, et je me demande même s'il n'y a pas dans ces élucubrations une atteinte à la bonne morale laïque, ou plus exactement des propositions métaphysiques insensées. La sexualité est saine, épanouie, obligatoire, rentable. De quoi nous parle cet aristocrate pervers ? Baudelaire n'a aucun succès aux Etats-Unis, c'est prouvable.
En réalité, il s'agit de poésie, donc de musique, donc de complexité physique, donc d'intelligence, donc de désir, donc d'érotisme impossible à vulgariser. Quand Baudelaire, dans « Lesbos », parle de « baisers chauds comme les soleils » ou « frais comme les pastèques », de baisers qui sont « comme les cascades », « orageux et secrets, fourmillants et profonds », j'ai, ou je n'ai pas, l'expérience personnelle de ces féeries de bouche. Des « filles aux yeux creux, de leur corps amoureuses » ? Baudelaire les a rencontrées. Il sait quelque chose de l'autre sexe replié sur lui-même, et c'est là sa découverte, son extraordinaire nouveauté : « Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre / Pour chanter le secret de ses vierges en fleurs, / Et je fus dès l'enfance admis au noir mystère / Des rires effrénés mêlés aux sombres pleurs. »
Le premier titre des « Fleurs du mal » (après celui des « Limbes » vite abandonné) était « les Lesbiennes ». Le mot n'avait pas encore de connotation sexuelle marquée. On disait « tribades »(c'est d'ailleurs le terme que Pinard emploie à l'audience). Mais on sait que Proust était plus qu'intrigué par Baudelaire, et qu'au fond il ne voulait pas admettre son hétérosexualité spéciale. A l'ombre des jeunes filles en fleurs ? Les voici. Elles protègent un « noir mystère », et Baudelaire a été choisipour le chanter, ce qui est éminemment condamnable. Un mystère doit le rester, surtout s'il est « noir ». Mais Baudelaire, ici, se dit le continuateur de l'admirable poésie de Sapho, et donc d'Aphrodite. « Mère des jeux latins et des voluptés grecques ». Aphrodite ou Vénus ? Aphrodite, Sapho. La « mâle Sapho » est à la fois « l'amante et le poète » : « Plus belle que Vénus se dressant sur le monde [...] / Sur le vieil Océan de sa fille enchanté. »
Baudelaire affirme quelque chose de très précis : jusqu'à lui, tout le monde s'est trompé sur Vénus et ses alentours, alors que lui, dès l'enfance, est entré dans le « noir mystère », dont personne, au fond, ne veut entendre parler. Il ne s'agit pas seulement de « lesbiennes », même si (voir Proust) c'est de ce côté-là que quelque chose résiste et peut s'éclairer. Ce que Proust imagine, Baudelaire le voit. Le narrateur de la « Recherche » passe son temps à essayer de pénétrer dans le « noir mystère », objet de sa jalousie. Peu importe, ici, que l'homosexualité féminine soit un déguisement de la masculine, c'est elle qui attire le récit, le charge, le fait brûler. Dans une conversation avec Gide, Proust va même jusqu'à dire que Baudelaire devait être lui-même homosexuel. Eh non ! Il est ce très étrange hétérosexuel admis au « noir mystère ».
« Poèmes interdits », par Charles Baudelaire, Complexe, coll. « la Plume et le Pinceau », illustrations de Gabriel Lefebvre, 96 p., 20 euros.
Né en 1821 à Paris, Charles Baudelaire se révolte contre sa famille bourgeoise. Il fréquente des prostituées, s'adonne aux excitants et aux drogues. Il est l'auteur d'essais sur l'art romantique, de notes regroupées dans les « Journaux intimes », de traductions d'Edgar Poe et de son grand recueil poétique « les Fleurs du mal ». Il meurt à Paris en 1867.
Philippe Sollers
Source : http://www.nouvelobs.com/articles/p2136/a280013.html
18 septembre 2005

Qui a peur des Post Colonial Studies en France ?
A propos de Paul Gilroy, « L’atlantique noir. Modernité et double conscience », et de Nacira Guénif-Souilamas et Eric Macé, « Les féministes et le garçon arabe »
par Laurence Allard
Deux ouvrages récemment parus à la croisée des gender, cultural et post colonial studies, Les féministes et le garçon arabe de Nacira Guénif Souilamas et d’Eric Macé, et L’Atlantique Noir. Modernité et double conscience de Paul Gilroy, contribuent à renouveler la réflexion et le débat public franco-français sur l’immigration en pensant ensemble les identités de genre, de classe et de race dans le jeu de la conflictualité sociale contemporaine.
Deux( [1]) ouvrages récents viennent nous rappeler combien identités de genre, de classe et de race doivent plus que jamais se penser ensemble dans le chœur de la conflictualité sociale contemporaine. Pour ce faire, ils s’inscrivent dans l’agenda intellectuel des études culturelles anglo-américaines, dont nous voudrions montrer le caractère heuristique pour repenser la question de l’ « immigration » dans la France post-coloniale.
La fille voilée, le garçon arabe, le queer : triptyque d’une France post-coloniale
Les féministes et le garçon arabe de Nacira Guénif-Souilamas et d’Eric Macé( [2]), s’inscrit clairement dans l’actualité du débat sur la laïcité dans les écoles de la république française » Il propose une analyse tout à fait alternative du débat sur le voile qui a nous été imposé dans la presse au cours de l’année 2004. En revendiquant une approche queer des identités de genre( [3]), c’est à dire en développant une conception définitivement anti-naturaliste du féminisme, les auteurs s’intéressent de façon stratégique aux protagonistes masculins du débat, les « garçons arabes voileurs. »
La figure du « garçon arabe » s’est trouvée érigée en « nouvel ennemi principal » par les amies de la République, tel le mouvement « Ni Putes Ni Soumises ». Pour Nacira Guénif Souilamas, cette figure soit disant typique de la « jeunesse mâle arabe », pourrait plus justement être redécrite comme un « ultime enfermement dans une identité réduite à sa seule enveloppe corporelle, à sa stricte dimension virile, à son expression la plus étriquée : le sexe, substitut physique de l’impuissance sociale, érigée en frontière civilisationnelle. » Le facteur explicatif décisif d’un tel repli identitaire viriliste relève moins, selon la sociologue, d’une question naturelle de distribution des rôles masculins et féminins dans la culture musulmane, que des conditions sociales d’existence des enfants de migrants : en raison d’« une lente décomposition des rapports sociaux aux marges de la cité », les fils d’immigrants arabes ont perdu tous « leurs attributs sociaux, ont vécu un rétrécissement progressif de leur horizon social, voyant du même coup tarir leur gisement de définition identitaire jusqu’à n’être plus que des corps sociaux indexés sur leur seul sexe, phallus menaçants et obscènes pour notre imaginaire collectif ». Le « garçon arabe » apparaît alors comme le strict envers de sa sœur, « la fille voilée », et leur face à face, « ainsi rejoué, renouvelle la mise en concurrence des filles et des garçons en régime de ségrégation urbaine ».
Et c’est au nom de ce féminisme oublieux des hiérarchies sociales du genre et de l’appartenance ethnique, que certains républicains ont pu justifier l’exclusion de jeunes filles voilées de l’école au double titre du respect des principes de laïcité et d’égalité des sexes. L’ouvrage propose une déconstruction brillante de la posture argumentative du féminisme naturalisant de « Ni Putes Ni Soumises ». Une telle déconstruction permet de déplacer de façon tout à fait nécessaire le cadre d’intelligibilité d’un débat où les questions de classes n’étaient plus posées et celles d’identités plus questionnables. Ce nouveau cadre a été fécondé par l’approche post-féministe des identités de genre et leur conceptualisation hyperconstructiviste( [4]). Dans ce nouveau cadre, « Ni Putes Ni Soumises » n’apparaît comme « pensable et possible que dans un monde hétérosexuel, il est produit et produit à son tour une vision culturaliste et renaturalisée des filles et des garçons qui renforce la partition engagée voici deux décennies dans la hiérarchie entre femme et homme, migrants post-coloniaux et parmi leurs descendants ».
Une telle conceptualisation queer des identités de genre balise une voie de sortie de ce débat franco-français où des féministes ont pu se fourvoyer dans un « racisme vertueux ». Alors qu’en considérant le trio formé par les figures du queer, du garçon arabe et de la fille voilée comme « non pas les ennemis de la modernité mais les acteurs incandescents de l’hypermodernité individualiste et démocratique contemporaine », il devient concevable que le « port du voile islamique puisse être une façon queer de repolitiser les questions des féministes, de l’individuation et de l’identité post-coloniale. »
Cette mobilisation de la figure du queer provoquant un « estrangement » réciproque de l’arabité, de la féminité et de la masculinité permet d’entrevoir, en effet, de façon plus empiriquement valide, des bricolages identitaires contemporaines en régime post-migratoire. Elle peut être encore justifiée historiquement en référence à l’expression de la masculinité dans la culture pré-mulsumane : « à l’évidence, ces dignes héritiers de leurs racines méditerranéennes, les Arabes, s’accompagnent bien plus aisément des qui érodent la frontière entre les sexes que ne le font leurs contemporains chrétiens. Queer avant l’heure, peut être, prémunis contre l’amnésie plus sûrement. »
« Queer avant l’heure » peut-être, mais est-ce bien tout à fait le fin mot de l’affaire ? Ici, on peut se demander si le positionnement post-féministe queer de l’ouvrage ne demanderait pas à être complété plus pertinemment par une référence aux travaux issus des études dites post-coloniales afin de mieux dévoiler encore les stratégies identitaires en régime post-migratoire.
Double conscience, performance et diaspora : le nouveau réseau conceptuel de l’identité post coloniale
La traduction française de L’Atlantique noir de Paul Gilroy( [5]), réellement habité par la littérature et la musique noires, constitue une heureuse nouvelle pour l’introduction en France des recherches en post colonial studies mais qui ne peut que faire regretter la non édition de certains ouvrages et auteurs (Stuart Hall, Donna Haraway...) à partir desquels Gilroy déploie son travail de brillant dialecticien inventif sur les cultures expressives noires.
Dans cet ouvrage, Paul Gilroy, qui enseigne la sociologie à Yale (USA), étudie la façon dont les auteurs noirs envisageaient leur insertion dans le monde moderne. Pour ce faire, il va croiser et dépasser les problématiques issues des cultural et post-colonial studies. Il traite ainsi de ce que dans le champ des post colonial studies, avec Homi K. Bhabha( [6]), on désigne par la mimicry, notion qui vient rendre compte des ambivalences vécues des colonisés vis-à-vis des colonisateurs. Le sous-titre de l’ouvrage, mentionnant la « double conscience » théorisée par Frantz Fanon, est aussi un hommage explicite à cet activiste pionnier. De même, la problématique de « l’hybridité » développée par Bhabha est mobilisée par Gilroy pour décrire finement les agencements symboliques transculturels qui s’articulent dans un « troisième espace énonciatif », espace propre de la subjectivité post coloniale issue de ces relations ambivalentes d’interdépendance des colonisés et colonisateurs( [7]).
Gilroy s’intéresse à tout le spectre de cette mimicry en pistant « les dangereuses obsessions de pureté < raciale > » qui circulent à l’intérieur et à l’extérieur de la culture noire et de sa politique, par exemple le panafricanisme. Et ceci afin de se prémunir contre le « verrouillage des catégories qui nous servent à conduire nos vies politiques » et nous enseigne plutôt « l’instabilité et la mutabilité des identités, lesquelles sont toujours à refaire, toujours incomplètes. »
Pour rendre compte de ces paysages d’identités ou de ces « chronotopes » non respectueux des frontières spatiales et de l’histoire des États-Nations modernes, Gilroy adopte, en lecteur doué de Donna Haraway et de ses critiques de la ventriloquie scientifique( [8]), une position de recherche adéquate : celui d’un navigateur au cœur de l’Atlantique. Les navires traversant l’Atlantique de l’Afrique à l’Amérique, renvoient, en effet, à un « système en mouvement, micropolitique, microculturel et vivant.(...) Les navires attirent immédiatement l’attention sur le , sur les différents projets d’une retour rédempteur à la patrie africaine, sur la circulation des idées et des activistes ainsi que sur les déplacements d’objets culturels et politiques fondamentaux : tracts, livres, disques et chœurs. »
Dans ces différents voyages, aller-retour imaginaires, d’un continent à l’autre, dans lesquels Gilroy embarque son lecteur à chaque chapitre, s’esquisse « une structure fractale et rhizomorphique de cette formation internationale et transculturelle que j’appelle l’Atlantique Noir. » À travers les romans connus de Toni Morrison ou ceux, méconnus, de la période européenne de Richard Wright, la soul music ou les negro spirituals, il explore ainsi la complexité des cultures expressives noires en traçant une voie d’analyse singulière dépassant les impasses des théories essentialistes ou anti-essentialistes de l’identité noire. Dans un chapitre magistral consacré à « la musique et à la culture pop » (« Les bijoux rapportés de la servitude ), Gilroy met en avant le « caractère insolemment hybride de ces cultures de l’Atlantique noir qui fusionne continuellement toute conception (essentialiste ou non essentialiste) du rapport qu’entretiennent l’identité raciale et la non-identité raciale, l’authenticité de la culture traditionnelle et la trahison par la culture pop. » Avec le souci descriptif de rendre compte de « la place de la musique dans l’Atlantique noir », c’est à dire de « la conception d’eux-mêmes qu’ont articulée les musiciens qui l’ont créée. », il met en balance les limites analytiques posées « autant par l’essentialisme, au nom de l’authenticité et de l’unicité de la culture africaine, celle qui fait vendre la world music, que par l’anti-essentialisme. » Selon lui l’anti-essentialisme est problématique puisque si le particularisme noir est une construction sociale et historique, il faut encore donner une place au fait « que l’identité noire est aussi vécue comme un sentiment cohérent (si ce n’est toujours stable) de l’expérience du moi et qui, bien que n’étant pas une réalité naturelle et spontanée, produit une activité pratique, dans les gestes, langage signes corporels. »
La voie alternative proposée par Gilroy est étayée par les concepts « d’hydridité », de « diaspora » et de « performance » que la musique noire et ses rituels symbolisent et particulièrement le Hip Hop. Formellement hybride, le Hip Hop est dans la pratique performée comme un symbole puissant de l’authenticité raciale et par conséquent fournit de puissantes ressources identitaires.
Depuis une telle posture de recherche océanique, la pensée identitaire s’ouvre à l’ambivalence et à l’hybridité, à travers les notions de « diaspora », « rhizome », « chronotope » et « performance ». Gilroy déploie ainsi une conception dé-territorialisée des identités culturelles, dans la lignée de la notion « d’ethnoscape » d’Appadurai, rare ouvrage traduit en français s’inscrivant lui aussi dans ces réflexions sur l’identité post coloniale.
Intensifier le trafic conceptuel transnational
Il existe une grande proximité, en termes de « politique des identités », de ces deux ouvrages. La perspective analytique de la mimicry pourrait ainsi s’appliquer au mouvement « Ni Putes Ni Soumises ». De même, en se focalisant sur un personnage mythifié lors du débat sur le voile en France - le garçon arabe - , Nacira Guénif-Souilamas nous prouve que, comme l’écrit Paul Gilroy dans le prolongement de la remarque de Stuart Hall, « le genre constitue la modalité dans laquelle la race est vécue. Une masculinité amplifiée exagérée est devenue la pièce centrale d’une culture de la compensation qui soulage par une certaine arrogance la détresse des individus faibles et subalternes. Ces identités sexuelles en viennent à illustrer les immuables différences culturelles qui surgissent apparemment du caractère absolu de la différence ethnique. »( [9])
Et dans ce jeu de miroirs, d’une rive à l’autre et au sein de traditions disciplinaires différenciées, se renouvelle le cadre d’intelligibilité de l’immigration : c’est pourquoi il importe d’intensifier le trafic conceptuel transnational au profit de la recherche du régime migratoire post colonial.
[1] Le titre de cet article s’inspire, en clin d’œil amical, du colloque pionner organisé par Madeleine Akrich, Danielle Chabaud-Rychter, Delphine Gardey, durant l’année 2003, « Qui a peur des gender, cultural studies », à paraître début 2005 (« Politiques de la représentation et de l’identité. Recherches en Gender, cultural, queer studies », Cahiers du genre, L’Harmattan). Cf également M.H Bourcier, Queer Zones 2. Nique la rép, nique ton genre, La Fabrique, à paraître en 2005.
[2] Les féministes et le garçon arabe, éditions de l’Aube, 2004.
[3] Cf Multitudes n°12. « Féminismes, queer, multitudes », printemps 2003.
[4] Cf J.Butler, Le pouvoir des mots, ed Amsterdam, 2004.
[5] L’atlantique noir. Modernité et double conscience, Kargo, 2003
[6] Cf. Homi K. Bhabha, « Of mimicry and man, the ambivalence of colonial discourse », in The Location of Culture, Londres et New York, Routledge, 1994, pp. 85-92.
[7] Cf H. K Bhaba, op.cit, p.37.
[8] Cf. Donna Haraway, « The promesses of monsters : a Regenerative Politics for Inappropriate/d Others » in Lawrence Grossberg, Cary Nelson, Paula A. Treichler, eds., Cultural Studies, Routledge, N.Y, 1992 , pp. 295-337.
[9] Paul Gilroy, op.cit, p.122.
Source : http://multitudes.samizdat.net/article.php3?id_article=1817
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| Une ressource littéraire pour lesbiennes bien particulière | ||||||
| Jean-Pierre Vu | ||||||
| AlterHéros, 2005-09-05 | ||||||
Il existe présentement une ressource littéraire bien unique sur Internet: une bibliographie annotée de la littérature canadienne avec contenu lesbien – compilée par Nairne Holtz, une écrivaine lesbienne. Une culture allosexuelle différente de la culture hétérosexuelle? Groupes/liens d’intérêt: | ||||||
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Source : http://www.alterheros.com/francais/dossier/Articles.cfm?InfoID=321 | ||||||
13 septembre 2005

Librairie gay : Altérité
Les librairies homos se comptant sur les doigts d’une main dans la capitale, chaque nouveau lieu est l’occasion de se réjouir. Voici donc dans le XXe, à côté du Théâtre de la Colline, une nouvelle adresse ouverte depuis juin, Altérité, librairie de quartier aux choix exigeants et de qualité au sein desquels la littérature étrangère se taille la part du lion. Et le rayon LGBT ? Il est partout.
Mireille et Anne-Laure, qui ont fait le pari de créer ce lieu, ont choisi de proposer un nombre considérable d’ouvrages gay et lesbiens dans chacune des sections où se répartissent les 3000 titres disponibles chez elles. Pas de rayon gay immédiatement repérable, mais une imprégnation générale du fonds, entre nouveautés et références incontournables. A Altérité, on trouve des livres donc, des bons et les bons conseils qui vont avec, et tout ce qui accompagne la vie des livres : des rencontres avec des auteurs (la première aura lieu le 16 septembre, de 18h30 à 20 h, avec Philippe Besson pour son "Un instant d’abandon", éd. Julliard), des lectures, un club de poésie… Et puis on peut siroter un thé aussi, ou un café, en feuilletant un bouquin. Une bonne adresse chaleureuse et très fréquentable, à noter dans son petit carnet.
Didier Roth-Bettoni
Librairie Altérité, 9 rue des Gâtines, 75020 Paris.
Source : http://v2.e-llico.com/article.htm?rubrique=actu&articleID=11353
30 juin 2005

Jamais sans théorie
En 2002, la Vie psychique du pouvoir, de Judith Butler était éditée aux Éditions Léo Scheer dans la collection de philosophie, Non & non, dirigée par Catherine Malabou. La philosophe éditrice explique en quoi le travail jugé très difficile de Butler lui semble devoir être connu du public français.
Je voudrais m’employer ici à écarter une objection, que j’entends souvent de la part d’amis ou d’étudiants tant français qu’américains, objection qui vise le côté censément trop « théorique » du travail de Butler. On reproche couramment en effet à cette dernière son écriture trop conceptuelle, abstraite, voire absconse, son abondance de références philosophiques ou psychanalytiques. On lui reproche en un mot de recouvrir par un excès de conceptualité quelque chose comme une immédiateté performante et/ou performative de l’homosexualité ou du « queer » en général, car, petite précision, nous sommes bien d’accord : le « queer » ne caractérise pas la seule homosexualité mais constitue au contraire une dimension irréductible de toute sexualité. Trop de philosophie nuirait, en quelque sorte, à l’action militante, en un mot, et selon un paradoxe qui n’est qu’apparent, à la démonstration du « queer » (je joue sur les deux sens, anglais et français, du mot d(é)monstration). Je laisse de côté la question de savoir ce que signifie « theory » dans les pays anglo-saxons par rapport à la « théorie » européenne. Les différences sont notables mais importent d’autant moins ici que je voudrais justifier la théorie en toutes ses acceptions et affirmer que sans sa théorie, le « queer » ne serait même pas une pratique. Pas de « queer » donc sans « « queer theory ». Je m’explique. Le mot « queer », je viens de le rappeler, n’est pas seulement un nom donné à l’homosexualité mais il vise, plus profondément peut-être, à remettre en cause une conception strictement binaire de la sexualité. Ce qui s’entend en deux sens : la binarité masculin-féminin d’une part, la binarité hétérosexualité-homosexualité précisément d’autre part. Contre ces dualités rigides, le phénomène « queer » signifie l’affirmation d’une multiplicité ou d’une plasticité sexuelles. Or c’est très précisément cette affirmation qui doit être impérativement fondée en théorie.
En effet, il est indispensable de montrer, rationnellement et du même coup conceptuellement, que le « queer », loin d’être une instance marginale, partagée par une communauté formée de manière contingente au départ, engage au contraire le destin politique et social de tous les sujets citoyens. Le « queer » permet en effet d’élargir le débat franco-français sur la parité qui se tient justement dans les bornes d’un concept étroit car strictement duel de la différence sexuelle. Le « queer » permet également d’ébranler la prétendue inaltérabilité de l’« ordre symbolique » conçu comme loi du père. Le « queer » permet enfin la remise en question de l’universalisme et du formalisme républicains. Il détermine ainsi une nouvelle détermination de la conscience que Butler envisage comme une nouvelle psyché, où se forme l’assujettissement du sujet, son attachement à une identité sexuelle, qui exclut l’idée d’un sujet asexué, neutre ou universel.
Toutes les références à Freud dans la Vie psychique du pouvoir permettent de comprendre que le « queer » est d’abord une mémoire, qu’il se forme à partir d’une perte inavouable, celle de l’identité sexuelle refusée. Reconnaître aujourd’hui le « queer » en théorie, c’est donner corps à ce refus, à ce deuil, que le schème hétérosexuel dominant voudrait purement et simplement effacer. Théoriser le « queer », c’est d’une certaine manière ventriloquer l’hétérosexualité, l’ouvrir à la multiplicité des langues qui hantent son apparent monolinguisme. En un mot, la théorie, c’est la multiplicité des langues dans la langue. La théorie, ce sont les paroles, la parole du « queer ». Hegel, Freud, Foucault, Althusser, Irigaray, Kristeva... Butler délie leurs idiomes pour le bien de la pratique. Il faut le répéter : il n’y a pas de pratique muette.
Il m’arrive même, dans mon propre travail, d’aller plus loin dans ces affirmations et de soutenir que le « queer » est un phénomène ontologique, que la différence entre « genre » et « sexe » pourrait bien avoir partie liée à la différence entre l’être et l’étant. Je vais même, dans mon livre le Change Heidegger, jusqu’à traduire « befremdlich », qualificatif que Heidegger réserve à l’être et qui est généralement traduit par « « surprenant », par « queer ». Le « gender » est tout sauf un genre, comme l’être. Comme l’être, il est tout sauf un universel. Quelque chose qui, à proprement parler, insiste mais n’existe pas. Je n’insiste pas. Je voudrais seulement exhorter les uns et les autres à ne pas délaisser l’assise théorique des phénomènes, à ne pas nourrir la guerre contre l’intelligence, à ne pas condamner le « queer » à n’être qu’un particularisme remuant. Ne manquons pas, ne manquons jamais une occasion de penser.
Catherine Malabou
Source : http://www.humanite.presse.fr/journal/2005-06-28/2005-06-28-809491
Mis en ligne le 28/06/05
31 mai 2005

Une œuvre fondatrice
Le sociologue Eric Fassin a préfacé la version française de "Gender trouble". Nous lui avons demandé en quoi ce livre a influencé son travail.
"Le travail de Judith Butler m’a été particulièrement utile sur trois points. En premier lieu, le livre pose dès 1990 la question sexuelle en termes d’articulation entre genre et sexualité. C’est que Judith Butler s’inscrit au point de rencontre entre les problématiques féministes, d’une part, et gaies et lesbiennes, d’autre part : elle prend le parti de tenir ensemble les deux logiques, sans jamais dissoudre les questions de sexualité dans celles de genre, mais aussi sans oublier le genre au profit de la sexualité. Dès le début des années 1990, c’était le point de tension qui se dessinait aux Etats-Unis (et, en creux, en France) : cette œuvre m’a aidé à m’y situer de manière plus précise, plus consciente, plus réfléchie.
En deuxième lieu, j’avais d’abord été intéressé par la possibilité qu’ouvrait l’ouvrage de formuler une politique minoritaire sans fondement identitaire, voire contre l’assignation identitaire : cette perspective critique me paraissait prometteuse, surtout dans le contexte français, en ce qu’elle permettait de dépasser l’alternative entre République et communautarisme. En troisième lieu, plus récemment, son travail m’a aidé à penser le statut des normes dans notre société, ou dans nos sociétés que j’appellerais "démocratiques". Il est vrai que Judith Butler se pose la question du sujet (de l’assujettissement et de la subjectivation) dans la société, comme un enjeu théorique, plutôt qu’historique ; mais elle n’en pense pas moins à partir d’aujourd’hui. Or l’incertitude normative permet de penser notre actualité — non pas un monde où il n’y aurait plus de normes, mais un monde où leur statut est moins assuré, où il y a du trouble dans l’emprise des normes — ce qui nous ouvre une marge de liberté".
Source : http://www.e-llico.com/content.php?section=actu&id=4269
01 mai 2005
Idoles souterraines, Samuel Minne
Nicole G. Albert, Saphisme et décadence dans Paris fin-de-siècle, Paris, La Martinière, 2005.
Abordant une thématique et un corpus passionnants et pourtant délaissés, la thèse de Nicole Albert fait aujourd’hui l’objet d’une publication assortie d’une bibliographie exhaustive de textes d’époque, Saphisme et décadence dans Paris fin-de-siècle s’impose comme une somme, vient briser avec éclat un mur de silence et porte un regard neuf et informé sur un courant qu’on croit bien connu. Cet ouvrage s’inscrit cependant davantage dans l’histoire littéraire que dans l’étude des formes : la délimitation spatio-temporelle est déterminante pour cerner l’emprise d’une image nouvelle et protéiforme dont les caractéristiques semblent épouser à merveilles les hantises et les contradictions d’une époque.
La Perspective historienne
En mentionnant dans son titre le Paris fin-de-siècle, Nicole Albert restreint volontairement son sujet, dans le temps, dans l’espace et partant dans la langue. Son étude s’annonce comme un travail en synchronie, situé dans une niche repliée sur elle-même, celle de la littérature décadente dans la capitale française. Elle s’oppose ainsi par exemple aux recherches de Joan DeJean, Sapho, fictions du désir, une étude diachronique des représentations de la dixième muse en Europe, de 1546 à 1937, soit près de quatre siècles, aussi bien en France qu’en Italie ou dans les pays de langue allemande (1).
Mais dans les faits, son champ de recherche dépasse ces bornes, et embrasse une période assez large (de 1870 à 1920, avec des poussées jusqu’en 1935), et si elle privilégie les publications en français, elle aborde tout aussi bien les vers de D’Annunzio que ceux de Swinburne, la « Carmilla » de Joseph Sheridan Le Fanu qu’une nouvelle de Strindberg. Ce travail ne néglige donc aucune source, et poursuit assez loin dans le temps la fortune d’une figure littéraire mal connue et qui semble surgir là où on l’attend pas. Ce faisant, un tel travail vient compléter et dévoiler les soubassements et peut-être les origines des ouvrages de Shari Benstock (Femmes de la rive gauche (2)), qui traite des regroupements d’autrices lesbiennes à Paris, et surtout de Florence Tamagne (Histoire de l’homosexualité, 1919-1939 (3)), qui se fonde largement sur le dépouillement et l’analyse de la littérature de l’époque. La culture qu’étudient ces livres apparaît alors comme le prolongement de celle qu’on découvre dans Saphisme et décadence dans Paris fin-de-siècle, qui devient une étude des prodromes des années folles.
Le ville de Paris centralise néanmoins l’attention : ce pôle de vie lesbienne et espace de liberté attire les femmes des Etats-Unis (Natalie C. Barney, Djuna Barnes, Sylvia Beach (4), …), et ce centre intellectuel séduit à son tour la critique féministe et les historiennes. Ville de toutes les turpitudes dénoncée par les consciences morales et les médecins, cité des plaisirs innocents et théâtre d’une émancipation féminine naissante, Paris est également le foyer de publications qui trahissent un goût pour ce qui est vu comme contre-nature et dégénéré, en un mot, décadent.
Quoi qu’il en soit, la littérature et la presse d’époque sont passées au crible, et Nicole Albert privilégie les sources d’époque, reportant en particulier pour la décadence aux analyses contemporaines (Bourget, Pradet) ou à un article de Jankélévitch sur le sujet, et n’accordant à l’inverse que peu de place aux travaux actuels. Réduits à la portion congrue, ceux-ci ne bénéficient pas de la publicité qu’aurait pu leur valoir cette parution. A l’inverse, les rares études citées apparaissent comme du plus grand sérieux scientifique, et ces recherches s’affirment comme un travail de première main et une somme utile de sources d’où pourront partir de nouveaux travaux. L’ensemble de l’étude révèle une érudition sans faille, et les citations témoignent d’une connaissance approfondie des textes. On peut toutefois regretter qu’elle parle de la secte des anandrynes comme d’un fait historique et non avec précaution, alors que Marie-Jo Bonnet avait, sinon établi formellement l’inexistence de groupes ou de « consœuries » lesbiens, du moins démontré que les mentions de cette secte étaient une supercherie propre à exprimer les fantasmes masculins du XVIIIe siècle (5).
Une figure essentielle
Quelles sont la place et spécificité de la figure de la lesbienne dans la décadence ? L’importance des femmes qui aiment les femmes apparaît peu à peu, et à la mention des auteurs qui en ont parlé, par souci de suivre la mode ou par obsession, on découvre combien elles ont infusé la culture décadente. Hostiles comme Charles-Etienne, Adolphe Belot ou le Sâr Péladan, fascinés comme Pierre Louÿs ou Catulle Mendès, bienveillants, émoustillés ou tout simplement indifférents, les auteurs de l’époque semblent avoir tous abordé le sujet, que ce soit en le frôlant au passage ou en lui consacrant ses œuvres majeures. Et ce n’est pas le moindre mérite de ces recherches que de révéler l’omniprésence des lesbiennes (6) dans l’art et la littérature décadente : véritable idoles souterraines (7), elles légitimaient les appariements de nudités faussement chastes. L’éclairage porté sur ces personnages permet ainsi de lire différemment bien des tableaux et des illustrations, où, derrière les couples féminins, se profilent les conceptions d’époque de la lesbienne, malade ou pécheresse, morbide ou hédoniste. Il est à regretter que les arts visuels et les littératures dessinées, abondamment citées avec bonheur et souvent reproduites dans le texte ou dans un très beau cahier hors-texte (les œuvres semblent choisies aussi bien pour leur originalité et leur qualité esthétiques que pour leur représentativité) ne soient finalement pas commentées plus longuement. Les affinités de Félicien Rops, Gerda Wegener, Georges de Feure, Mossa ou Erté avec le sujet, mériteraient de toutes façons une étude parallèle approfondie (8 ).
L’ouvrage explore ainsi cet engouement à travers un plan qui reste très inféodé à la thèse d’origine, mais qui garde sa pertinence : la référence à Sappho, qui justifie la vogue du terme « saphisme » et son rôle dans la décadence fait l’objet d’une première partie. Le substrat médical, qui transparaît souvent dans les romans, décline ses variations le long d’une deuxième partie. Enfin, une troisième partie est consacrée à la spécificité de l’image « décadente » de la lesbienne, figure de la damnation, incarnation de voluptés contre-nature, essence même de la décadence.
Si Gautier, Balzac, avaient créé des personnages de femmes qui aiment les femmes, c’est Baudelaire qui fait naître l’engouement pour les « Lesbiennes », ces « Femmes damnées » d’ailleurs condamnées à être des « épaves ». En outre, Sappho a fait l’objet entre 1850 et 1911 d’une véritable querelle de philologues, penchant entre la poétesse au-dessus de tout soupçon, la tribade et la courtisane, ou conciliant toutes ces visions en une seule, davantage au gré de l’intime conviction des chercheurs que des nouveaux fragments mis au jour par les fouilles archéologiques. Objet d’un véritable culte, la mystérieuse poétesse de Mytilène éveille les vocations : celle de pasticheur pour Pierre Louÿs, ou celle d’helléniste pour Renée Vivien. Un véritable lexique populaire enrichit le mot « lesbienne » d’une connotation péjorative, comme il spécialise le terme « gouine ». La lesbienne, virile ou séductrice, travestie, androgyne ou hermaphrodite (« Irma Frodite » !), trouble surtout parce qu’elle sape les divisions sexuelles et qu’elle redéfinit la place sociale des femmes. Enfin, elle assure la fortune durable d’une création conjointe de la littérature médicale, de la littérature populaire et de la poésie.
Fantasmes masculins et création d’une identité
Cette importance culturelle étant attestée, une perspective littéraire peut se mettre en place. Nicole Albert montre bien la fascination délétère qu’exercèrent ces créatures sur toute une génération d’écrivains, hommes ou femmes, quelle que soit leur orientation sexuelle. Adeptes des paradis artificiels, insatiables, elles sont le reflet d’une quête de l’extrême et d’une esthétique de l’excès. Catulle Mendès se fait l’ardent propagateur de cette culture et le fervent défenseur de personnages qui visiblement l’envoûtent, et auxquels il semble s’identifier. Jean Lorrain, plus distant, préfère l’hybridation des genres et la transgression criminelle. Joséphin Péladan, lui, condamne un narcissisme qu’il approuve en esthète. Proche également de cette inspiration transgressive, Rachilde crée des héroïnes et des héros « symétriques et inversés » avec Monsieur Vénus. Plus platement, Willy recherche les scènes pimentées et l’allusion salace lorsqu’il encourage Colette à narrer les aventures de Claudine à l’école. On assiste à la création, ou du moins à la fixation, de stéréotypes qui vont à leur tour influer sur les représentations populaires, à moins que les œuvres littéraires ne fassent que les réactiver. Les poétesses homosexuelles chantent avec des accents plus désespérés un amour livré à la malédiction : la liste de titres de poèmes de Lucie Delarue-Mardrus (p. 163) renvoie au domaine de la caricature par ce qu’elle connote de jérémiades complaisantes. C’est Renée Vivien, l’auteur de Cendres et poussières et de La Vénus des aveugles, qui a reçu la plus grande fortune critique (9), trouvant les formes convaincantes pour exprimer de manière originale une source de création unique et taraudante.
Au milieu de toutes ces visions contradictoires et discordantes, et de la coexistence de conceptions différentes de la sexualité et de la littérature (10), une sorte de consensus semble se faire. La visibilité des « inverties » est totale – dans la littérature, s’entend, elle n’est socialement visible que dans les cénacles (le plus fameux est celui de Natalie Barney) ou protégé par le statut social (comme c’est le cas pour Mathilde de Morny, marquise de Belbeuf). Il n’est pas question de les ignorer, mais bien d’exploiter une forme dont les traits favorisent l’expression des valeurs fin-de-siècle – qui, en tant que contre-valeurs, suscitent les positions inverses dans la littérature de mœurs ou les auteurs lesbophobes. Mais son pouvoir créateur n’est pas remis en cause. « La lesbienne semble seule capable de faire coïncider son expérience sexuelle et sa recherche esthétique » (p. 230), explique Nicole Albert, en reprenant un axiome de Renée Vivien.
« Tout ce qui est utile est laid », écrivait Théophile Gautier dans sa préface à Mademoiselle de Maupin. Vierges stériles, les lesbiennes incarnent donc l’idée suprême de l’art, par cela même qui les condamne socialement. A l’instar du Narcisse cher aux décadents, « à la poursuite de sa propre image, la lesbienne n’est-elle pas la métaphore de la littérature fin-de-siècle qui fait souvent de soi son propre objet ? » (p. 246). C’est aussi une figure littéraire paradoxale, partagée comme la Décadence entre le flamboiement et l’autodestruction. Une écriture artiste répond au défi littéraire que représentent ces fleurs du mal, comme elles renouvellent opportunément les images d’artistes en mal d’inspiration, telles les fontaines mythologiques. Symboles de la stérilité, elles connaissent une véritable fécondité littéraire.
Peut-on dire qu’un corpus de littérature lesbienne émerge, et qu’une définition se fait jour ? La question ne se pose pas dans ces termes, mais Nicole Albert en tout cas ne tranche pas, ne s’attaque pas au problème, et s’éloigne prudemment de la question en se cantonnant à une problématique de « représentations ». Alors qu’Elisabeth Ladenson, dans son Proust lesbien (11), s’attachait au seul corpus proustien pour remettre à l’heure les pendules de la critique et proposer une lecture originale de cette Gomorrhe littéraire, Saphisme et décadence, qui brasse un ample corpus, ne relève pas vraiment le gant du raffinement conceptuel. Ses conclusions, certes solides, restent principalement descriptives. Ce défrichement rigoureux invite en tout cas à poursuivre les recherches sur un plan plus théorique.
par Samuel Minne
Publié sur Acta le 23 avril 2005
Notes :
1 Joan DeJean, Sapho, fictions du désir (1989), Paris, Hachette, Recherches littéraires.
2 Shari Benstock, Femmes de la rive gauche, Paris, Editions des femmes, 1987.
3 Florence Tamagne, Histoire de l’homosexualité en Europe, Berlin, Londres, Paris, 1919-1939, Paris, Seuil, 2000.
4 Voir le voyage en Odéonie de Laure Murat, Passage de l’Odéon, Paris, Fayard, 2003, et les photographies rassemblées par Andrea Weiss, Paris était une femme, Paris, Anatolia, 1996.
5 C’était d’ailleurs le principal apport nouveau de sa thèse publiée en 1981, cf. sa dernière réédition, Marie-Jo Bonnet, Les Relations amoureuses entre les femmes, Odile Jacob, 2001.
6 Une telle omniprésence rappelle, de manière un peu lointaine peut-être, le roman de Sarah Waters, Tipping the Velvet, Londres, Virago Press, 1998, qui commence en 1888.
7 En résonance avec le titre de l’ouvrage de Bram Dijkstra, Les Idoles de la perversité, Paris, Seuil, 1990.
8 Parmi les ouvrages récents plus spécifiquement consacrés à ces représentations, voir Marie-Jo Bonnet, Les Deux Amies, essai sur le couple de femmes dans l’art, Paris, Blanche, 2000, Florence Tamagne, Mauvais genre ?, Paris, La Martinière, 2001, et Jan-Jürgen Döpp, Lesbos, Bournemouth, Parkstone Press, 2002.
9 Voir les travaux publiés de Jean-Paul Goujon, Tes Blessures sont plus douces que leurs caresses, Paris, Régine Deforges, 1986, Virginie Sanders, « Vertigineusement, j’allais vers les étoiles », Amsterdam, Rodopi, 1991, Marie Perrin, Renée Vivien, le corps exsangue. De l’anorexie à la création littéraire, L’ Harmattan, « Critiques littéraires », 2003, Marie-Ange Bartholomot Bessou, L’Imaginaire du féminin dans l’oeuvre de Renée Vivien, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 2004.
10 Salmigondis théorique sur lequel Eve Kosoksky Sedgwick avait déjà attiré l’attention dans son Epistemology of the Closet, Berkeley, University of California Press, 1990.
11 Elisabeth Ladenson, Proust lesbien (Proust’s Lesbianism, 1999), Paris, EPEL, 2004.
Samuel Minne , "Idoles souterraines", Acta Fabula, Printemps 2005 (Volume 6 numéro 1)
Source : http://www.fabula.org/revue/document855.php
25 mars 2005
Espagne : Nouvelle maison d'édition spécialisée dans la littérature lesbienne
Une nouvelle maison d'édition spéccialisée dans la littérature lesbienne et baptisée Ellas editorial vient de voir le jour à Barcelone. Ellas publiera les ouvrages d'auteures lesbiennes et ceux d'écrivains qui, indépendamment de leur orientation sexuelle, mettent en valeur le travail des personnes qui oeuvrent pour la normalisation de l'homosexualité féminine. Le premier ouvrage, écrit par la journaliste poète et écrivaine Thais Morales, s'intitule «Efecto retrovisor», l'effet rétroviseur. «Il y a des différences entre les homosexuels femmes et hommes, assure l'auteure. Le gay est mieux accepté, surtout s'il appartient á la nouvelle classe sociale à fort pouvoir d'achat, alors que les femmes homosexuelles restent invisibles, sortent peu, ne fréquentent pas les lieux á la mode, et sont moins tolérées.» Ellas editorial a créé dans la foulée un prix international de littérature lesbienne.
Par Martine Audusseau - Le 25/03/2005
Source : http://www.tetu.com/index.php?set_language=en&cccpage=info_detail&set_z_les_infos=1087



