20 juillet 2005

John J. Winkler, Désir et contraintes en Grèce antique
Le mythe d’une société où tous les désirs étaient acceptés, y compris, surtout, l’homosexualité — enfin, la pédérastie — traîne encore dans l’imaginaire occidental. Or, malgré les sempiternelles références à la civilisation mère de toutes les civilisation, les Grecs restent pour nous un mystère, ou plutôt un "monde exotique", comme l’aborde avec finesse John J. Winkler dans "Désir et contraintes en Grèce ancienne", publié en 1990 juste avant sa mort, et traduit cette année en France chez Epel.
Mort du sida en 1990, John J. Winkler fut moine bénédictin avant de s’engager dans les luttes féministe et gay, et de devenir enseignant et chercheur à Yale puis à Standford. Avec une grande érudition, s’appuyant sur des textes anciens — publiés en annexe — mais aussi sur les travaux de ses prédécesseurs (Foucault en tête), il effectue une analyse du discours des Anciens sur la sexualité, dans l’intention d’y déceler les traces de la réalité. Il parvient alors à distinguer les "figures" des genres, de l’hoplite (citoyen assez riche pour s’offrir un équipement de soldat, idéal de la virilité) au kinaidos (son contre-modèle qui pourtant n’a pas grand-chose à voir avec nos "folles").
Il dissèque et retourne avec subtilité le rôle des femmes, dont le statut était certes inférieur à celui de l’homme, mais qui savaient aussi trouver des stratégies pour se jouer des normes et trouver une certaine autonomie. Il met ainsi en évidence un ordre sexuel étroitement lié à un ordre social qui n’a rien à voir avec la "nature", et des contraintes puissantes auxquelles sont astreints dominants comme dominés. Il ne s’agit pas là d’un livre d’histoire mais d’un livre à partir d’histoires, qui en disent long, y compris sur nous.
tim madesclaire
John J. Winkler, " Désir et contraintes en Grèce antique ", Epel, 44 euros.
Source : http://v2.e-llico.com/article.htm?rubrique=culture&articleID=10903
14 juillet 2005

Amours new-yorkaises
LE MONDE DES LIVRES | 14.07.05 | 18h05 • Mis à jour le 14.07.05 | 18h05
C'était une belle femme brune, au corps androgyne et aux yeux si noirs que la pupille semblait avoir disparu. On était en 1959, elle avait 38 ans. En ce temps-là, - à New York comme ailleurs -, on ne parlait pas des "gays". Ils n'étaient pas "sortis du placard", ne se promenaient pas main dans la main, mais se retrouvaient volontiers dans certains bars. Ainsi, le L., dans une petite rue de Greenwich Village.
Un soir d'avril, une jeune romancière, Marijane Meaker, décide d'aller y boire un verre. Elle y fait une étrange rencontre : "Accoudée au bar, une belle femme brune en trench-coat boit un gin sec en fumant des Gauloises. Autour d'elle, la rumeur vole de lèvres en lèvres : 'C'est Claire Morgan !' Si la majorité du public connaît la romancière sous son vrai nom de Patricia Highsmith, l'auteur de L'Inconnu du Nord-Express qu'Alfred Hitchcock a porté à l'écran en 1951, on la vénère au L. pour le roman Carol - Les Eaux dérobées, qu'elle a publié sous le pseudonyme de Claire Morgan chez Coward McCann en 1952. Toute lesbienne qui se respecte possède ce roman dans sa bibliothèque, près des classiques tels que Le Puits de solitude, We Too Are Drifting, Diana et Olivia."
Marijane est subjuguée, ce qui ne déplaît pas à celle qu'on appelle "Pat". Elles vont vivre deux années d'amours tumultueuses et ne se reverront que trente ans plus tard. Marijane Meaker, auteur de plus de quarante livres - et de romans pour la jeunesse sous le nom de M. E. Kerr -, a voulu revivre cette histoire inoubliable et retrouver l'Amérique de sa jeunesse, les nuits de New York, en racontant HIGHSMITH, un amour des années cinquante (1).
Tous les amoureux de l'étrange Mrs Highsmith, tous ceux qui savent qu'elle est un excellent écrivain - "un des plus grands écrivains modernes", selon Gore Vidal, pourtant avare de compliments - peuvent se précipiter sur ces souvenirs. On y croise beaucoup d'artistes, on y retrouve l'étonnante Janet Flanner - célèbre pour ses "Lettres de Paris" signées "Genêt", dans le New Yorker. Surtout, on partage ses journées avec "Pat". Une femme lumineuse et mystérieuse, séductrice et tourmentée. Inquiète et inquiétante. Elle aime ce New York secret et cette Marijane qui l'adore, mais elle se sent nomade. Elle n'aime pas beaucoup l'Amérique et elle rêve d'Europe. Elle affirme n'écrire bien qu'en Europe - où elle s'installera définitivement dans les années 1960, d'abord en Angleterre, puis en France, enfin en Suisse, où elle mourra en 1995.
Elle boit beaucoup, souvent avec joie. Mais quand elle boit trop, elle devient sombre, se ferme. On pressent la solitaire qu'elle va devenir. Déjà, elle aime les chats, mais elle n'est pas encore cette misanthrope absolue qui préférait les escargots aux humains, qui avait gardé de son Sud natal un solide racisme, auquel s'ajoutait un antisémitisme à peine maquillé en soutien radical à la cause palestinienne. Toutes choses détestables.
Et pourtant, comme Marijane Meaker, on reste fasciné par ce personnage paradoxal. A peine délaisse-t-on une Highsmith méchante, coléreuse, qu'on rejoint une Pat attentionnée, généreuse. On vient de quitter une romancière amère de se voir refuser un manuscrit et on découvre une épistolière énergique, terminant ainsi sa lettre à la femme qu'elle aime : "Beaucoup d'amour et tous mes vœux pour un état d'esprit positif - l'arme la plus efficace de l'écrivain."
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(1) HIGHSMITH, A Romance of the 1950s, paru aux Etats-Unis en 2003 et ce printemps en France (traduit par Alexis Vincent, Editions de Fallois, 250 p., 18 €).
Josyane Savigneau
Source : http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-672340,0.html
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05 juillet 2005

Sélection poches
A l’occasion de la Marche des fiertés, les éditions 10/18 sortent un "pack" avec quatre titres très gay — et, notons le quand même, pas un de lesbien… Il s’agit d’abord de deux classiques de Edmund White avec de nouvelles couvertures (des photographies noir et blanc de jeunes très beaux gars) : "Un jeune Américain" et "La tendresse sur la peau".
C’est aussi, le 7 juillet, la sortie en poche du roman de Paul Burston "Sexe, amour et amitié", une comédie de mœurs homo dans le milieu gay londonien. Mais le meilleur du lot, c’est le roman inédit de Louis Bayard, "Espèces en danger", qui raconte les tribulations de Nicholas, 34 ans, américain, plutôt beau gosse, sportif, sain, bonne situation professionnelle et absolument seul voulant devenir père. C’est une obsession car sa famille ne compte aucun descendant. Après des démarches à n’en plus finir, retrouvons notre Nick enfermé dans une pièce à pleurer, contraint de s’agiter le manche pour remplir une épuisette qu’on voudra bien ensuite mettre au congel’. Quoi de mieux pour Nick que de penser au beau médecin dans le bureau d’à côté et à ce qu’il pourrait lui faire ? Avec beaucoup d’humour, Louis Bayard trimbale son tendre personnage de désillusions en coups de théâtre et s’interroge sur l’idée d’être père quand on est gay. Une façon aussi de faire éclater les schémas familiaux. C’est un vrai parcours du combattant qu’il nous fait partager et c’est réussi.
jules lefeuvre
Source : http://www.e-llico.com/content.php?section=livres&id=340
21 juin 2005

Mariage gay : un livre de mauvaise foi
L’ouvrage de Thibaud Collin sur le mariage gay est animé d’une telle mauvaise foi qu’il en perd tout intérêt. Pourtant, la démarche aurait pu être piquante. L’auteur indique en effet dans l’avant-propos qu’il veut montrer "le travail de subversion que le lobby gay effectue subrepticement dans la langue commune".
Si l’auteur n’avait pas une aversion manifeste pour les homosexuels et ceux qui les défendent, il aurait pu étudier comment, effectivement, des termes comme homophobie ou hétérosexisme ont pu rentrer dans le langage courant et influé sur le débat politique autour de l’homosexualité.
Au lieu de cela, Thibaud Collin dépiote le "Dictionnaire de l’homophobie", les bouquins de Didier Eribon et le "Manifeste pour l’égalité des droits". Il en conclut, au mieux, que le mariage gay a pour objectif de mettre à bas l’hétérosexisme (merci, on n’avait pas compris !), au pire, que la mobilisation autour de l’homophobie est proche du "schéma marxiste-léniniste de la conscientisation du peuple par les professionnels éclairés" !
julien picquart
Thibaud Collin, "Le mariage gay", Eyrolles, 14,90 euros
Source : http://www.e-llico.com/content.php?section=actu&id=4380
Mis en ligne le 21/06/05
09 juin 2005

Biblio : deux livres sur l’homoparentalité
Jusqu’à présent, les livres consacrés à l’homoparentalité étaient des livres de chercheurs, d’universitaires, de responsables associatifs. Coup sur coup viennent de paraître deux récits, deux témoignages qui donnent une vision de ce qu’est l’homoparentalité au quotidien et du combat que notre société impose aux homos pour devenir parents.
C’est ce que racontent Claire Altman dans "Deux femmes et un couffin" et Myriam Blanc avec "Et elles eurent beaucoup d’enfants". Toutes deux sont en couple, ont eu deux petites filles, mais la première par adoption, la seconde par insémination artificielle. Surtout, leurs récits ne commencent pas au même moment : à la fin des années 80 pour la première, dans les années 90 pour la seconde. Il est donc d’autant plus frappant de constater à quel point les préjugés homophobes et lesbophobes ont la vie dure. Il faut pour s’en sortir, à lire ces deux femmes, beaucoup de courage et d’humour.
julien picquart
Myriam Blanc, "Et elles eurent beaucoup d’enfants", éditions Le Bec en l’air, 12 euros.
Claire Altman, "Deux femmes et un couffin", Ramsay. 19 euros.
Source : http://www.e-llico.com/content.php?section=actu&id=4330
Mis en ligne le 09/06/05
01 juin 2005

Hubert Lisandre, Parole d’homme, les gays sous le regard de Freud
Dès les premières pages, le psychanalyste Hubert Lisandre nous prévient : son livre est "atypique". Pour expliquer comment le freudisme analyse l’homosexualité, il a opté pour un dialogue entre un psy (lui ?) et un journaliste venu le voir pour écrire un article sur "Comment on devient homosexuel ?". Mais de cette discussion qui pourrait être pontifiante, le psy a décidé de faire un entretien qui prend son interlocuteur pour sujet. Voilà le journaliste agacé et intrigué. Comme le lecteur ! Il lui faudra une certaine volonté pour dépasser le procédé du livre, parfois un peu fatigant, et trouver la réflexion de l’auteur : l’homosexualité n’est pas l’apanage des homos, elle fait partie de chacun de nous.
jp
Hubert Lisandre, "Parole d’homme, les gays sous le regard de Freud", Hachette littératures, 20 euros.
Source : http://www.e-llico.com/content.php?section=livres&id=331
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Jean Le Bitoux, Entretiens sur la question
Il s’agit de dix interviews d’intellectuels, de militants, de responsables associatifs que l’ancien journaliste à "Gai Pied" a rencontrés entre 1978 et 2002. La première bonne idée est de remettre ainsi à disposition deux entretiens importants avec Michel Foucault, qu’il devenait difficile de trouver : celui de juillet 1978, où le philosophe estime que ce n’est pas tant le plaisir sexuel entre hommes que leur bonheur à deux qui dérange la société, et celui d’avril 1981 où il lance : "Nous avons donc à nous acharner à devenir homosexuels et non pas à nous obstiner à reconnaître que nous le sommes".
L’intérêt du livre réside dans cette sélection de textes qui forment une histoire, forcément partielle et partiale, du mouvement homosexuel. Guy Chevalier revient ainsi sur la création du Comité d’Action Pédérastique Révolutionnaire en Mai 68. Pierre Hahn et Pierre de Ségovia décrivent l’enthousiasme du début des années 70 et la désillusion qui s’en est suivie. Michael Pollak et Daniel Defert racontent les années sida, avec beaucoup d’émotion chez le second quand il se souvient de la création de Aides. A cela s’ajoutent un entretien avec Sartre, en 1980, où le philosophe réfléchit à l’homosexualité dans la littérature, et un autre avec Jean-Paul Aron et ses désaccords avec Foucault.
julien picquart
Jean Le Bitoux, "Entretiens sur la question gay", H&0, 15 euros.
Source : http://www.e-llico.com/content.php?section=livres&id=330
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Télex livres
RÉCITS
- Après de longues années de silence, une grand-mère livre à sa petite fille le trop lourd secret qu’elle porte en elle : le souvenir de son frère déporté pour homosexualité. "Les roses de cendre", une nouvelle pour enfants signée Erik Poulet-Reney, aux éditions Syros.
- Un père annonce à sa famille son homosexualité. Son fils, Louis, 17 ans, se réfugie auprès de sa jeune amie Anissa qui vit de son côté la violence exercée sur les femmes dans les cités. "Pour toi, Anissa", conte pour adolescent de Clotilde Bernos, aux éditions Syros.
- Les éditions A rebours, spécialisées dans la publication de textes inédits ou rares, livre une curieuse confession anonyme, "Roman d’un inverti né", adressée par un aristocrate italien à Emile Zola, qui commenta, en publiant l’opus en 1896 : "On ne condamne pas un bossu de naissance, parce qu’il est bossu. Pourquoi mépriser un homme d’agir en femme, s’il est né femme à demi ?"
GUIDE
- "Le Petit Futé" sort sa troisième éditions du guide "France gay et lesbien" : en trois parties — région parisienne, France, Europe — une sélections d’établissements pas toujours les plus connus, et beaucoup d’adresses… futées (c’est-à-dire pas chères !).
Source : http://www.e-llico.com/content.php?section=livres&id=333
09 mai 2005
Essai : Thierry Meyssan, effroyable imposteur
Effrayée par ce qu’elle considère comme un dévoiement suicidaire du journalisme engagé et même du militantisme, Fiammetta Venner a décidé de passer au crible le parcours de Thierry Meyssan et les méthodes qui sont les siennes dans la recherche et la diffusion de l’information. Etape par étape, elle nous fait comprendre les ressorts du personnage qui semble, selon l’auteur, défendre davantage sa personne que des idées. Si on le connaît aujourd’hui comme l’auteur d’une thèse farfelue sur les attentats du 11 septembre ("L’effroyable imposture"), il est intéressant de replonger dans les chapitres que l’ouvrage consacre à Meyssan, militant gay. Il a été, pendant une longue période, un des militants phares de la scène gay où il a occupé diverses responsabilités, notamment dans les années 80.
Pamphlet documenté et exigeant, l’ouvrage montre comment Meyssan s’est servi de la cause gay pour gravir un échelon supérieur dans sa quête effrénée de notoriété. C’est assez glaçant et sombre mais tout à fait édifiant.
jfl
Fiammetta Venner, "L’effroyable imposteur", éditions Grasset, 17,50 euros.
Source : http://www.e-llico.com/content.php?section=actu&id=4195
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07 mai 2005
Essai : pourquoi le ragga est homophobe
Les récentes annulations de concerts de stars du reggae en Grande-Bretagne comme les protestations en France, il y a quelques mois, contre la tenue des concerts parisiens de Buju Banton, ont montré que l’homophobie revendiquée des vedettes du ragga (la version électronique du reggae) ne passait plus auprès d’une large partie du public. Pourtant comme le montre avec finesse, Bruno Blum, dans un ouvrage érudit consacré à ce genre musical, le ragga n’est pas prêt de se défaire de cette "obsession" homophobe.
Pour l’auteur, qui dénonce cette situation, la raison en est simple : la société jamaïcaine est très homophobe et très marquée par la Bible. "Toute personne parlant au nom de la bible a (…) forcément raison en Jamaïque, y compris les DJ" affirme l’auteur qui explique aussi qu’il existe un fort sentiment d’injustice sociale par rapport au monde occidental en Jamaïque qui se traduit par la création de boucs émissaires au premier rang desquels les gays : "Les meurtres d’homos se multiplient en Jamaïque et les paroles de nombre de disques de dancehall alimentent ces persécutions atroces".
jfl
(1) Bruno Blum, "Le ragga", édition Hors collection, 22 euros.
Source : http://www.e-llico.com/content.php?section=actu&id=4193
Mis en ligne le 04/05/05
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